Découverte de caractères en bois d’un fabricant de Nancy en 1837.

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Adrien Paullet (1800-1848)

François, Joseph, Adrien Paullet est imprimeur à Nancy, il exerce entre 1830 et 1843. D’après la base des imprimeurs de l’École des Chartes, il est né en 1800 à Nancy, d’un père médecin. En 1830 il reprend l’imprimerie de Jean-Baptiste Raimond (1806-1830 ?), passage du Casino (rue des Dominicains) à Nancy, en 1829 il demande sans succès un brevet de lithographe, il semble l’obtenir rapidement puisqu’il édite ses premières lithographies dès 1832. Il obtient un brevet d’imprimeur en lettres en 1834, puis de libraire en 1839.

Dès 1835 il est amené, en tant qu’imprimeur de la mairie et de la cour royale puis de la préfecture, à imprimer de nombreux placards. Le 5 janvier 1843, un incendie fait quelques dégâts dans son atelier 1. En février de la même année, il se retire, c’est Louis Félix Christophe (1843-1874) qui reprend son activité.

Que sait-on de ses activités de fabricant ?

Le nom de Paullet est apparu au hasard de mes recherches sur les caractères bois. Un article des Annales de la typographie française de 1839 évoque une innovation de cet imprimeur concernant les caractères d’affiches, mais il indique aussi, au détour d’une phrase, qu’il fabrique des caractères d’affiches en bois depuis 1837, c’est ce point qui a retenu mon attention. Le connaissant par ailleurs comme imprimeur pour avoir déjà eu ses impressions entre les mains à la bibliothèque de Nancy, j’ai mis cette note de coté. À l’époque je n’ai rien trouvé sur cette activité de fabricant, néanmoins aujourd’hui, au regard des caractères marqués que je viens d’acquérir, cette simple mention prends une autre dimension et mérite qu’on y accorde de l’importance.

En effet cette date approximative de 1837 mentionnée dans l’article fait de Paullet le premier “producteur” de caractères en bois pour affiches identifié en France (sans préjuger d’autres découvertes bien entendu).

Égyptienne de A.F. Paullet. Chaque lettre est marquée

Production personnelle ou pour commercialisation ?

Dans son activité d’imprimeur de la ville de Nancy, Paullet doit imprimer de très nombreux placards 2 , et a donc un besoin important de lettres d’affiches. Il est directement confronté au problème de la disponibilité et du coût des grands corps, c’est donc tout naturellement qu’il se met à en produire pour lui-même, en bois, comme l’ont fait nombre d’imprimeurs. Là où sa pratique diffère, c’est qu’il appose une marque sur tous ses caractères.

Marque de A.F. Paullet. Chaque lettre est marquée

La pratique de marquer les fontes en plomb comme en bois est relativement commune, mais les caractères marqués entre 1835 et 1850 parvenus jusqu’à nous sont rares. Pour ma part je n’en connais qu’une occurrence, en 1839, mais sur des polytypes, ceux qu’a produit Tarbé (voir article sur la Génoise de Tarbé). Marquer ses caractères a une double vocation, publicitaire bien sûr, mais la marque sert aussi à se prévaloir des copies – pratique rendue extrêmement aisée par l’usage du polytypage.

Si Paullet a marqué ses productions, et si l’article prend la peine de signaler qu’il “fabriquait des lettres en bois pour affiches”, il ne fait aucun doute que ses caractères n’étaient pas réservés à son activité propre, mais bel et bien destinés à être commercialisés, au moins localement 3 .

La fabrication

J’ai trouvé 3 fontes fabriquées par Paullet :

  • une égyptienne extra-large de 19 c. (manque le H et le V) ;
  • une “grecque”, égyptienne aux angles biseautés (selon la typologie anglo-saxonne) de 15 c. (manque les X, V, W et Z) ;
  • et seulement 6 lettres d’une autre égyptienne.

La première remarque à faire quant à leur mode de fabrication est qu’elles sont taillées à la main dans le fil du bois (l’usage du bois de bout est quasi absent des productions françaises). Je ne suis pas en mesure d’identifier le bois utilisé, pour deux de ces fontes il est resté très dense, il doit s’agir de poirier ou de cormier, voire de noyer. La dernière fonte, la plus incomplète, est aussi celle qui a le plus mal vieilli, le bois est fendillé et les cernes de croissance ont beaucoup travaillées.

Grecque de A.F. Paullet. Chaque lettre est marquée
Caractères orphelins de A.F. Paullet. Chaque lettre est marquée

Comme les images ci-dessus le montrent, le travail est entièrement réalisé à la main, pour le contour de la lettre comme pour l’échoppage. Le talus de la lettre est très profond, entre 3 et 5 mm, et la taille de la lettre est perpendiculaire à l’œil. La trace des outils est bien nette, celle du couteau qui dégage les contours, et celles de deux ou trois tailles d’échoppe. On distingue rapidement un manque de régularité dans le tracé des lettres identiques. Si un patron a été utilisé, le graveur n’était pas très précis… Il nous faudrait un échantillon bien plus large pour évaluer la qualité des caractères de Paullet, peut-être est-on ici en présence de ces premiers bois ? On est loin, bien qu’à la même date, de la qualité revendiquée par Nesbitt, qui faisait du caractère mécanique de son procédé de fabrication un argument de vente 4 . Mais les échelles de production ne sont certainement pas comparables.

Espérons que d’autres caractères estampillés par Paullet refassent surface et nous apportent d’autres éléments d’analyse.

Un mot sur ce “cliché mécanique” évoqué dans l’article ?

Revenons à l’article des Annales :

La partie qui nous a occupée au premier titre tient en quelques mots, mais ce n’est pas ce à quoi s’attache cet article. En effet ce n’est pas pour son activité de graveur de lettres en bois que Paullet intéresse notre journaliste, mais pour ses expérimentations techniques pour tenter dépasser ce procédé, qui, comme la fonte de grand corps, présente un certain nombre d’inconvénients.

Le texte mérite d’être cité en entier :

Clichés mécaniques

Ce n’est pas toujours à Paris que prennent naissance les choses utiles plus modeste que la capitale la province travaille comme elle au perfectionnement des arts et souvent avec un égal succès. Cependant placée dans des conditions moins favorables de développement plus d’une fois ses succès sont restés ignorés et pour n’en citer qu’un exemple nous le choisissons dans l’art qui nous occupe.

Depuis deux ans M. Paullet imprimeur à Nanci [sic] (Meurthe) fabriquait des lettres en bois pour affiches. L’emploi de ces caractères, quoique fort usité, présente inconvénients, tels que le défaut d’alignement et l’extension du bois occasionnée par le lavage des formes. Aussi quelques imprimeurs ont-ils adopté les lettres de fonte dont cependant le prix et la pesanteur éloignent le plus grand nombre.
Le terme moyen de ces deux systèmes était l’emploi des clichés ou polytypages, mode encore fort onéreux, attendu qu’il faut d abord graver des poinçons, frapper des matrices, fondre, redresser la lettre, etc., opérations toutes fort onéreuses.

M. Paullet, par un moyen aussi ingénieux qu’économique, vient de substituer la mécanique à la fonderie, et, dès ce moment, va lancer dans le commerce ses clichés mécaniques ses lettres pour affiches, dont la forme égale la solidité, et qui, pour la hauteur entre elles, sont d’une parité sans égale. L’œil de la lettre comporte en épaisseur trois millimètres et demi de métal, qui est le même celui des fontes ordinaires. Enfin, les produits de M. Paullet présentent encore aux imprimeurs une économie de 40 pour 100.
Nous ne doutons pas du succès que doivent obtenir ces clichés. Ce sera pour l’inventeur une juste compensation des sacrifices qu’il a dû s’imposer pour arriver à de tels résultats

Annales de la typographie française…, 1 novembre 1839, n° 17

Le texte développe l’argumentaire habituel dès lors qu’il est question des caractères d’affiches – à cette époque charnière ou les besoins de lettres en grand corps explosent – le coût, le poids et la fragilité des grandes “lettres de fonte” les rendent impropres à l’usage intensif qui se dessine alors.

Ce qui vaut cet article à notre imprimeur provincial est donc sa capacité à produire, par un procédé nouveau, le “cliché mécanique”, de grands corps à priori assez semblables à des polytypes, mais plus simples à réaliser et surtout moins onéreux à produire.

Mais quel est exactement ce “moyen aussi ingénieux qu’économique, [qui va] substituer la mécanique à la fonderie” ? L’article n’en dit rien, mais promet que Paullet va bientôt “lancer” sa nouveauté dans le commerce. Au vu du terme utilisé, “mécanique” opposé à “fonderie”, on peut poser l’hypothèse qu’il s’agit de la réalisation de clichés par emboutissage ou estampage sur la matière à peine refroidie par exemple. Mais difficile d’imaginer par quel moyen la réalisation de la matrice nécessaire serait moins complexe et onéreuse à produire que celle utilisée pour un polytypage (en général gravée sur bois). Il ne nous reste qu’à en retrouver la trace, car manifestement, ce procédé est encore une des nombreuses inventions du XIXe siècle à avoir fait long feu.

Bibliographie et sources

Notes

  1. L’Espérance, courrier de Nancy, 5 janvier 1843 

  2. En témoigne la centaine de placards conservés aux Archives municipales de Nancy 

  3. Les caractères présentés étaient en usage il y a une trentaine d’année dans une imprimerie de Haute-Marne, on peut donc en supposer (hypothèse hasardeuse sur un si petit échantillon, j’en conviens) une diffusion réduite et essentiellement locale. 

  4. Rappelons que le premier spécimen connu de caractères en bois est paru chez Nesbitt en 1838 aux États Unis, déjà, il mentionnait au titre que ses caractères étaient taillé à l’aide d’une machine, en sous-entendant ainsi la qualité. Voir à ce sujet l’article de David Shields