Comment se fabriquent les caractères bois

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Je vais exposer ici quelques éléments sur la fabrication des caractères en bois, je ne parlerai pas de la préparation des bois (découpe, essences utilisées, traitement …) j’y reviendrai peut être ailleurs. Ici l’on ne traitera donc que des questions de technique de taille.
Principalement en partant de l’observation et de la déduction, tant les sources semblent rares.

On peut distinguer 4 techniques de fabrication des lettres en bois :

  • Les lettres entièrement taillées à la main ;
  • la technique mixte, mélangeant taille directe, gouges et outil mécanique pour champlever la matière en trop ;
  • la phase industrielle ou prédomine la machine (défonceuse et pantographe) ;
  • les techniques alternatives, visant à éliminer l’étape manuelle (USA).

La taille directe ou taille manuelle

Il s’agit de gravure sur bois au sens strict, la lettre est taillée comme le serait un motif pour une gravure. On peut supposer une certain nombre d’améliorations visant à rationaliser la fabrication (il s’agit de suppositions) :

  • Utilisation d’un gabarit en carton fort pour reporter le contour de la lettre à graver ;
  • utilisation d’un gabarit en métal aux bords saillants estampé sur le bois pour reporter, par pression, le contour de la lettre à graver (évoqué par Kelly) ;
  • spécialisation (certaines lettres par un même ouvrier, ou uniquement report des contours, finitions…).

Comment reconnaître une lettre taillée à la main.

Un certain nombre de signes permettent de déterminer si un caractère (une police) a été taillé à la main :

  • traces de gouge ;
  • traces d’entailles de canif ou de lignes sur l’œil des lettres, trahissant un report à la pointe ;
  • taille en biseau depuis l’œil de la lettre, vers l’extérieur ;
  • taille des angles vifs sur les cotés ou le dessous de la lettre ;
  • différences dans les contours de mêmes lettres dans une même police (voir illustration).
Caractères taillés à la main (police incomplète).

Technique mixte

Une autre police de E. Ploquin (complète 14 cicero) nous donne des indications sur un usage mixte, à la charnière entre industrialisation et mode de production manuel. Sur le J, on distingue nettement la trace de la fraise qui a servie à champlever un grand espace jusqu’au bout du J.

La première flèche indique la limite de la fraise, entre les deux fûts, la surface est plus haute et a été champlevée à la gouge. La troisième flèche indique l’action du canif, qui a permit de pratiquer une taille en V. Le tracé comparé des deux chiffres nous montre encore une fois que le caractère n’a pas été taillé au pantographe, la différence est trop marquée, mais bien plutôt par report avec une matrice de carton dont le contour est dessiné puis taillé.

Les traces laissées par différents outils.

À noter sur cet exemple, un des 2 a été champlevé à la main, l’autre à la fraise, coexistait donc les deux méthodes au sein de la manufacture.

Sur l’illustration qui suit (police incomplète E. Ploquin, 11 cicero), on constate aussi une différence dans le tracé des lettres, et comme pour la précédente, on voit des traces de fraises et de gouges.

Les traces des différentes interventions et les différences entre les caractères.

Taille industrielle

Cette phase se différencie de la précédente par la prédominance de l’outil mécanique sur la main, c’est la fraise (de la défonceuse, routeur en anglais) qui trace le contour des lettres grâce à son couplage avec un pantographe, l’action de la main n’intervient que pour la finition. Le pantographe permet de fabriquer des polices de tailles différentes, et ce à partir d’une seule matrice de grande taille, alors que les méthodes par report du tracé au gabarit impose de fabriquer autant de gabarits que de polices désirées.

Cet exemple est un caractère américain de chez Hamilton taillé dans les années 1950 (police incomplète 10 cicero).
On voit très nettement les traces de la fraise sur presque toute la partie champlevée, l’œil de la lettre est perpendiculaire à la partie non imprimante, c’est la fraise qui dégage le contour. Sauf dans la partie intérieure, où on distingue l’arrêt de la fraise, et la partie qui a été champlevée à la main au canif, ainsi que l’angle de l’empattement.

Un caractère gravé dans la manufacture Hamilton aux USA .

La technique de “découpe-emboutissage” ou “découpe-estampage” (die-cut)

La matrice combine découpe des contours (l’œil de la lettre) et emboutissage (ou estampage) des parties non imprimantes de la lettre (hauteur de socle). L’exemple qui l’illustre est une fonte de la fabrique Page & Co à Greenville aux États-Unis (vers 1887), c’est la seul que je possède de ce type, elle porte le nom die cut 505 (ici en 6 ciceros). Je n’ai pas encore rencontré d’exemples de ce type en France.

L’image montre l’entaille (1) faite par la première partie de la matrice qui entre en contact avec le bois, elle découpe les contours de la lettre. Quelques millimètres plus haut que cette lame de contour, la matrice est pleine et va emboutir, écraser le bois préalablement séparé de l’œil par l’entaille (2). Sur ce bas de casse il y a une troisième étape (3), semi manuelle qui vise à scier le dessus du talus de tête, qui présente une surface trop importante à emboutir.

Un caractère produit pas estampage, ou emboutissage .

Si cette technique est très rapide (Kelly évoque jusqu’à 100 000 caractères par jour dans ce corps de 5 cicero) elle est très coûteuse en investissement pour la réalisation des matrices. On doit cette technique à William Page, il dépose un brevet en 1887 (cette mention du brevet est d’ailleurs estampée sur la matrice des A, L et J “patent dec 20 1887”) , après des tâtonnements de McGreary en 1852 (voir Kelly).

Die cut n° 505 par Page & Co USA

Quelques ressources :

Sur la taille au pantographe :

Voir :

Et encore d’autres plus confidentiels dont mes propres essais (à venir).

Il y a d’autres fabricants contemporains (aux Pays-Bas, en Roumanie ) mais ces derniers travaillent essentiellement avec des fraiseuses numériques (CNC).

Bibliographie

KELLY (Rob Roy), American wood type 1828-1900 : notes on the evolution of decorated and large types, Liber Apertus Press, 2010 (reprint de l’édition originale de 1964).