Une histoire des caractères bois à écrire

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Ce texte est initialement paru en mars 2018 dans le numéro 1 de MI la nouvelle revue du Musée de l’imprimerie de Nantes (à commander au musée). Cette belle revue est sortie à l’occasion de l’exposition Grands mots grands moyens, consacrée aux caractères bois, leur histoire et leurs usages passés et contemporains. J’ai eu le plaisir d’y animer une table ronde avec le graphiste Didier Mazellier (Boncaillou). Ce fut l’occasion de présenter les prémices de ma recherche (de longue haleine…) sur l’histoire des manufactures de caractères bois en France. Qu’ils en soient une fois de plus remerciés (merci en particulier à Yves Guilloux actuel président de l’association, pour sa confiance). Je souligne l’accueil exceptionnel de leur hyper compétente équipe. Je rappelle que c’est un musée à taille humaine, où tout est montré et expliqué (par des spécialistes, non des guides), toutes les machines sont fonctionnelles. Le musée accueille régulièrement des ateliers, avec des enfants, des adultes ou des artistes, que l’on peut parfois voir au travail sur leurs œuvres, au cours d’une visite, un vrai lieu d’échange et d’émulation, à saluer !

À noter que le texte est publié tel qu’écrit en février 2018, entre temps, j’ai fait d’autres découvertes (qui peuvent d’ailleurs infirmer ce qui est dit ci-dessous) qui apparaîtront sur le Carnet… Work in progress !

Numéro 1 de la revue, le cahier couleur., maquette de Florent Chevillard Buroloco MI, couverture imprimée avec les caractères du musée, sur la presse Voirin.

Ébauche d’une histoire des caractères typographiques en bois en France entre 1855 et 1900

Je me propose ici de présenter les prémices d’une recherche sur les fabricants français de lettres en bois. Depuis 2011, par goût pour l’imprimerie typographique1, je collectionne les caractères en bois, et me suis constitué un atelier2. Plusieurs de mes lettres portent la marque de fabricants établis à Bressuire, il n’en faut pas plus pour attiser ma curiosité. Pourtant je réalise vite que l’histoire de ces lettres en bois, qui ont pourtant équipé tous les imprimeurs jusque dans les années 1960, et qui suscitent à nouveau l’intérêt des graphistes, reste largement inconnue. Dans la presse spécialisée de l’époque, on en parle peu, car leur usage premier, la publicité, semble littéralement les rejeter hors du noble champ de « l’art noir ». Voici donc quelques informations sur leur apparition en France, certains de ses protagonistes, leurs modes de fabrication et leur survivance.

Du plomb au bois

Comme l’a évoqué Yves Guilloux, la production de grands caractères ne peut être raisonnablement réalisée en plomb. Si l’utilisation de «matière» perdure encore longtemps au travers de la polytypie (inventée en 1784 par F. Hoffmann), c’est bien le bois qui va occuper ce nouveau marché.

On suppose d’abord un usage à façon3: l’imprimeur faisait tailler par un menuisier ou un graveur4 les lettres dont il avait besoin. C’est de cette manière que Darius Wells (1800-1875) a, en 1827, débuté aux États-Unis5. Mais très vite, le travail à façon ne suffit plus à combler le besoin à des coûts raisonnables. La méthode de fabrication doit évoluer, «s’industrialiser» pour pouvoir produire en série.

Les fabricants français

J’ai déjà pu recenser une vingtaine de fabricants entre 1855 et 1900, comme l’attestent spécimens, publicités ou caractère à leur marque6. Il est à noter que l’usage de la marque ne perdurera guère au tournant du siècle, où la production sera prise en charge par les fonderies. Seuls quelques fabricants spécialisés semblent continuer cette pratique (Dureau ou Martin pour la Suisse). Hors Paris, cinq villes attestent de la présence d’un fabricant spécialisé: Argenton-sur-Creuse (L. Sainson), La Roche-sur-Yon (T.F. Boré, vers 1870), Nantes (Charpentier, au sein de l’imprimerie du même nom, vers 1862 ou avant), Grenoble (Jacoby), et surtout Bressuire7.

Le «cas» Bressuire

C’est dans cette ville des Deux-Sèvres qu’apparaît le premier fabricant français. Et plus étonnant, elle comptera pas moins de trois maisons en concurrence et près de 10 raisons sociales avant 1900. Pourquoi une telle concentration? Je pars de l’hypothèse d’une conjonction favorable, alors qu’apparaît ce «nouveau marché8». Bressuire est proche du grand port de Nantes, des routes qui mènent à Paris. C’est une région productrice de bois, la ville abrite par conséquent tous les corps de métiers associés. On peut dès lors supposer qu’Armand Chabauty (1814-1893), notre premier fabricant, était graveur ou menuisier9.

En 1855, il a 40 ans, conscient de la demande et entrepreneur avisé, il lance sa fabrique, travaillant probablement à façon, tout comme Wells, avec un associé susceptible de bien connaître les besoins des imprimeurs, Louis Moreau, alors lui-même libraire-imprimeur.

Chabauty et Moreau, les précurseurs ?

Chabauty s’associa donc à Moreau (1821-?), et ce pendant 11 années. Entre 1866 et 1890 (?), la maison prend le nom de Chabauty-Ploquin, puis Ploquin-Chabauty, Ploquin, et enfin E. Ploquln. Moreau, de son côté, semble avoir continué seul jusque vers 1875, où lui succède Constant Audebaud (1836.-?). Ces deux branches, E. Ploquin et Audebaud, vont se concurrencer entre 1880 et 1890.

Vers 1875 naît une maison Geffard et Dugnat. Puis dans les années 1893-1896 arrive l’entreprise de Henri Dureau (truste-t-il ses aînés ?), qui résistera jusque vers 196510, concurrencée par E. Chauvin (1900?-1936?). Sans avoir à plus entrer dans le détail de cet écheveau, on en tire une conclusion évidente : la demande est telle qu’anciens associés ou ouvriers ont résolu de se lancer. Paris et quelques villes de province abritent des fabricants dès 1860 environ.

Les modes de fabrication

Il est important de dire quelques mots sur les modes de fabrication de ces caractères. Sur cet aspect, le manque de sources primaires est problématique. Si le pantographe11 et son amélioration signent l’acte de naissance de la production américaine, en France, c’est plus difficile à attester.

Par les publicités12, on sait que Ploquin vantait sa production mécanique sur bois de fil (du cormier de sa propre exploitation) et son usine à vapeur. Audebaud, lui, se targuait d’un travail à la main. Mais quelles conclusions en tirer quant à leur outillage et leurs méthodes, combien d’employés avaient-ils, quelle était la production quotidienne ?

La recherche «archéologique», par l’observation des caractères, ainsi que les expérimentations13 donnent, si on les confronte aux recherches de Rob Roy Kelly pour les États-Unis, quelques éléments d’analyse. On peut distinguer quatre niveaux : les lettres taillées à la main ; celles mélangeant taille directe et machine; celles essentiellement taillées au pantographe-défonceuse; enfin les techniques alternatives, visant à éliminer l’étape manuelle (attestées aux États-Unis)14.

De l’importance des spécimens

Les spécimens sont des témoins de premier ordre pour la connaissance de ces caractères et de leur influence sur le design de caractère15.

Mais ces simples catalogues publicitaires ont rarement été jugés dignes d’être conservés. À Bressuire, je n’ai répertorié que six spécimens pour un siècle d’activité, dont un seul en France, de Dugnat16.

Cette quête suit son cours, dans les bibliothèques et les collections privées17, et en dresser la bibliographie fait partie intégrante de ma recherche.

Aux spécimens d’époque, il faut ajouter ceux que l’on peut (doit) imprimer aujourd’hui à partir de nos collections, c’est ce à quoi nous nous employons, moi-même et probablement aussi d’autres collectionneurs18.

Une histoire à écrire, des usages à réinventer

Faire connaître cet «univers parallèle » de la typographie participera, je l’espère, de la prise de conscience de la valeur patrimoniale de ces caractères. En France, les graphistes les redécouvrent depuis une dizaine d’années, ils en fabriquent de nouveaux, de façon traditionnelle, ou avec l’aide des nouvelles technologies19.

En faire l’histoire prend aujourd’hui tout son sens, elle ouvrira la voie à une étude sur les usages, anciens et contemporains, de ces lettres en bois. Car dès les années 1920, elles ont été détournées et utilisées à des fins créatrices20 et non plus seulement utilitaires.

Aujourd’hui, le mérite d’un musée comme celui de Nantes, et cette exposition le prouve, ne réside pas uniquement dans un rôle de conservation. On y imprime, au contact du public : sa collection est un patrimoine vivant, au service de la création contemporaine. Car in fine, il restera toujours le caractère, le papier, l’encre, la presse et le créateur.

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Quelques vues de l’exposition.
  1. Je travaille comme bibliothécaire spécialisé dans le livre ancien et la numérisation du patrimoine. 

  2. https://ampersandpresslab.fr 

  3. Voir à propos de cette période de transition, pour l’Angleterre, l’article de Rob Banham : “The largest type in England: wood lettering for jobbing printing 1800-1830”. In : BLUME (Julia), PANÉ-FARRÉ (Pierre) et SMEIJERS (Fred) (éd.), Vom Buch auf die Strasse: Grosse Schrift im öffenlichen Raum (Journal der HGB ft3). Hochschule für Grafik und Buchkunst, Leipzig, 2014, pp.181-192. 

  4. MORTIMER (lan) et MOSLEY (James), Ornamented types: twenty-three alphabets from the foundry of Louis John Pouchée. London : I.M. Imprimit in association with the St. Bride Printing Library, 1992. 

  5. «[…] it seems likely that for a period of time Wells did carve wood type by hand for the market. », in KELLY (Rob Roy), _American Wood Type, 1828-1900: Notes on the Evolution of Decorated and Large Types

  6. Quasiment dès le début, les fabricants, à l’instar des fondeurs, marquent tous leurs caractères, signe d’une concurrence déjà présente. Voir NUNES (Éric), http://www.ericnunes-carnet.fr/carnet/billet-marques/ 

  7. On pourra noter une grande concentration de fabrique dans le grand Ouest. 

  8. Nul doute que les productions américaines sont connues, mais le besoin ne se fait sentir que dans la deuxième partie du siècle en France. 

  9. Des Chabauty sont menuisiers à Bressuire, et une branche de la famille est dans le commerce du bois, de même que la famille de son épouse Thérèse Ploquin. 

  10. Le dernier descendant qui exerçait encore vers 1965, Henri Dureau, est mort en 2014. En 2017, sa maison contenait encore une scie à bois. 

  11. « Darius Wells of New York City, who finally found the means for mass producing wood letters in 1827, published the first known wood type catalogue in March, 1828. Wells introduced a basic invention, the lateral router, which in combination with the pantograph added by George Leavenworth in 1834, constituted the essential machinery for making end-cut wood types.» in KELLY (Rob Roy), op. cit., p. 33. 

  12. Voir quelques volumes du Bulletin de l’imprimerie et de la Librairie numérisés par la Bodleian Library, ou dans les Chroniques de l’imprimerie (collection personnelle). 

  13. J’ai acquis un petit pantographe pour éprouver certaines hypothèses, et compléter les fontes de ma collection. 

  14. Sur les techniques NUNES (Éric) http://www.ericnunes-carnet.fr/carnet/billet-techniques-fabrication-bois/? 

  15. Le terme est anachronique, bien que certains dessins témoignent d’une recherche évidente d’originalité et d’efficacité, ce qui exclut une copie triviale d’un concurrent ou d’un dessin de fondeur. 

  16. Un spécimen de Dugnat est conservé à la bibliothèque de l’École Estienne. 

  17. Par exemple un catalogue Audebaud est passé en vente publique. Voir The Veatchs Arts of the Book, N° 59, https://www.veatchs.com/catalogs.php?&pg=4, consulté le 13-02-2018. 

  18. Que j’invite à se signaler ! 

  19. De mon point de vue, aucune technologie n’est exclusive. Je passe naturellement de Glyphs pour redessiner les caractères avant de les utiliser comme matrice pour une taille au pantographe ou sur linoléum, d’autres le font pour la découpe laser ou l’imprimante 3D. 

  20. Les dadaïstes, Hendrik Werkman…